Une Porsche Cayenne dans un tunnel

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porche cayenne

Imaginez que vous soyez en voiture sur la Savexpress. C’est l’heure de pointe, les deux voies sont totalement embouteillées. Vous êtes sur la voie de gauche. Soudain, sur la voie de droite les voitures commencent à avancer. Votre première réaction est le soulagement : enfin ça roule, ça va bientôt être à moi. Si votre voie se débloque aussi, alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais si celle de droite continue d’avancer et pas la vôtre, votre moral en prend un coup et la frustration monte peu à peu.

C’est « l’effet tunnel », métaphore des économistes pour décrire la tolérance des gens aux inégalités au fur et à mesure du développement. L’histoire se déroule en principe dans un tunnel, pour bien signifier que les automobilistes sont coincés, mais on n’en a pas (encore) en Calédonie et avec la Savexpress, ça marche aussi.

Elle apporte un enseignement intéressant, et plutôt positif : lorsque la situation des autres s’améliore, ce n’est pas l’envie qui l’emporte chez ceux qui sont sur la voie de gauche. Au contraire, ils le prennent comme une bonne nouvelle, parce qu’ils pensent que les conditions économiques s’améliorent et que cela apporte des perspectives intéressantes pour leur propre situation. Par contre, si l’amélioration anticipée ne vient pas, la frustration naît peu à peu avant de céder la place à la colère.

Cette constatation est d’autant plus importante que les statistiques économiques montrent, dans de nombreux pays, des inégalités qui ont tendance à s’accroître dans les premières phases du développement, avant de se réduire si le développement se poursuit. Ce phénomène qui semble quasi-inéluctable est heureusement rendu ‘supportable’ par l’effet tunnel, qui confère au public une certaine patience vis-à-vis de l’accroissement des inégalités. Le développement peut ainsi se poursuivre sans heurts sociaux.

Mais cette patience n’est pas irraisonnée, elle est accordée tant que les conditions permettent d’avoir bon espoir pour sa propre situation. En matière de politiques publiques, il faut donc gérer avec précaution ce temps de latence pour bien accompagner le développement. Très grossièrement, cela pourrait se traduire de la façon suivante : créer des richesses pendant que les gens tolèrent l’accroissement du rythme de production, puis accentuer la redistribution avant que tout cela ne dégénère en conflits sociaux, et progresser ainsi délicatement par paliers.

A l’heure actuelle, avec une menace de grève générale toujours d’actualité pour le 15 mai, la tolérance semble avoir atteint ses limites et les calédoniens en ont probablement assez de voir toujours la même file avancer. On peut donc penser que l’heure serait plutôt à la mise en œuvre de la deuxième partie de l’adage en vigueur à droite : il faut créer de la richesse pour pouvoir la redistribuer. Avec un chiffre en tête : chez nous, les 10% les plus riches gagnent en moyenne 8 fois plus que les 10% les moins riches. C’est plus qu’à Tahiti et dans les DOM (6 fois), et bien plus qu’en Métropole (3 fois).

En Nouvelle Calédonie, la classe moyenne, c’est un clochard qui conduit une Porsche Cayenne. Ça n’existe pas mais ça fait « une moyenne ».

Mais cette notion de redistribution comme solution aux inégalités est un raccourci très étrange, qui demande pour s’y intéresser d’oublier pourquoi la richesse est si mal répartie. Selon cette approche, laisser les flux de richesse aller toujours dans la même direction ne serait plus un problème si la hausse des impôts permettait de leur faire faire le chemin inverse. Quel aveu d’impuissance ! D’autant qu’avec le système d’imposition actuel, la redistribution a l’air d’être assez effective : les 50% des calédoniens les moins riches ne paient que 2% de l’impôt sur le revenu, mais les 5% les plus riches paient 59% de l’impôt !

Le vrai problème est ailleurs : à entretenir des taxes douanières exorbitantes, qui rendent la vie plus chère et que l’on légitime par le besoin d’industrialisation du pays ; à ne pas plafonner la défiscalisation locale, lui donnant ainsi le caractère d’accélérateur exponentiel de la richesse des plus aisés ; à pérenniser des situations de concentration absurdes dans la distribution, les hommes politiques alimentent les inégalités. Et ils le font au détriment de leur propre base électorale, en se laissant peut-être duper par un phénomène qu’ils sous-estiment. La classe moyenne, leur réservoir électoral préféré, n’existe pas au sens où ils l’entendent. Elle est en fait constituée par des gens qui trouvent de plus en plus souvent à souffrir des mesures qu’ils soutiennent. Seuls les 10% à 20% de calédoniens les plus riches bénéficient de ces avantages, et ceux-là, par définition, ne font pas partie de la classe moyenne !

Selon les politiques, toutes ces mesures sont justifiées par l’impérieux besoin de développement, qui convainc de moins en moins le grand public en regard de ce que ça lui coûte. Un effet beaucoup plus basique que celui décrit par les économistes se produit alors : quand on est bloqué sur la file de gauche, il est beaucoup moins désagréable de voir la file de droite avancer un peu plus vite si c’est une file de Clio que si c’est une file de Porsche Cayenne. On veut bien être tolérants mais faut pas pousser Mémé.

Et la situation de la Nouvelle Calédonie est encore plus complexe. L’électorat de droite vote traditionnellement pour ceux qui les protègent contre l’indépendance, et il a de ce fait une certaine résilience vis-à-vis des décisions de politique économique. En parallèle, l’électorat de gauche vote avant tout pour ceux qui parlent le mieux de l’indépendance, et pas forcément pour ceux qui travaillent prioritairement au développement économique même si tout le monde, évidemment, dit s’y intéresser avant toute autre chose.

Et en assimilant les décalages dans les bénéfices retirés du développement à des questions ethniques, le clivage politique calédonien empêche ceux qui sont sur la voie de gauche de se sentir temporairement soulagés de voir les véhicules de l’autre voie avancer, parce qu’ils ne s’identifient même pas à eux. L’effet tunnel ne fonctionne pas pour ces automobilistes-là, donc le développement global ne leur donne aucune confiance en leur avenir et cela alimente le repli identitaire. Ce qui au final dessert les deux camps, puisqu’aucune politique économique générale ne peut être partagée. Dans la pratique, cela nous impose une politique économique indépendantiste contre une politique économique loyaliste alors qu’il y-aurait tellement de sujets qui avanceraient mieux avec des actions coordonnées : tourisme, mine, développement industriel, politique environnementale, constitution de filières etc.

Une telle situation, qui s’autoalimente et entérine jour après jour les incompréhensions entre les deux légitimités, milite pour faire sauter le verrou de l’économie calédonienne : exposer sans tarder les options institutionnelles au public et aller ensuite assez vite au référendum. Dans l’idéal sur une solution de sortie consensuelle, mais en l’absence d’une telle issue, sur l’autodétermination. La loi organique ne nous donne pas le choix sur ce dernier point, alors autant savoir pourquoi le faire pour bien le faire.

Source: Hirschman & Rothschild, “The changing tolerance for income inequality in the course of economic development”, The Quarterly Journal of Economics, Nov. 1973.

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Magellan est un navigateur. Soucieux de regarder loin à l’horizon pour savoir dans quelle direction aller autant qu’à la verticale de la coque pour éviter les récifs, il observe avec curiosité. Eveillé récemment à la politique par plusieurs tempêtes, il s’interroge sur l’état du navire et sur la meilleure route à prendre. Ouvert à toutes les idées, pragmatique, avec une sensibilité particulière sur les sujets économiques, confiant dans l’équipage mais un peu moins dans la liste des capitaines possibles, il a pris le parti de se donner les moyens d’avoir ses propres opinions… et de les soumettre à la lecture des visiteurs de Calédosphère.
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Marc Blancher

Parler économie sur une île si peu peuplée mais dont les différences entre les ethnies sont si importantes est complexe. N’oubliant pas que l’économie n’a qu’une place secondaire dans le fonctionnement d’une société, comme le disait Keynes : « Les économistes sont présentement au volant de notre société, alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière. »
Elle n’est qu’une outils pour faire fonctionner une société, il faut donc savoir définir la société dans laquelle on vit et vers quoi on veut l’orienter.

Gegema

Excellent article.
J’apprécie, l’humour sans polémique, l’objectivité, une détermination pour un lendemain social et responsable.
Poursuivez vos idées avec cette écriture « propre » et fixez cette ligne politique tant attendue.

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